Ben Fury, parlez-nous de votre parcours.
J’ai commencé le break dance à Bruxelles, en 1997, 98, aux Galerie Ravenstein, un endroit mythique pour le break à l’époque. J’ai commencé à la fois par envie et par frustration par rapport à mon parcours scolaire chaotique. J’étais à l’école de dessin et je faisais aussi du graffiti. A l’époque, quelques compagnies de danse ont commencé à s’intéresser au break. L’une d’elle m’a fait une proposition et depuis 15 ans maintenant, je vis de la danse. Lorsque je faisais du break, j’ai fait beaucoup de compétitions, j’ai même été payé lors de ces compét, mais jamais je n’aurais pensé que la danse pourrait être un métier. A 24 ans, je me suis sévèrement blessé au niveau des cervicales. Si je n’avais pas eu un pied dans la danse contemporaine, j’aurais arrêté la danse. Au contraire, j’ai pu aller plus loin. La danse contemporaine m’a ouvert à d’autres choses. Elle a changé ma manière de bouger, de voir les choses. Elle m’a apporté une autre structure et développé mon langage chorégraphique.
C’est quoi pour vous, être rebelle ?
Le côté rebelle fait écho dans mon parcours au graffiti et au break. Tous les deux sont une forme de rébellion par rapport aux structures, à la famille, à l’école. L’histoire du hip hop elle-même est liée à la rébellion.Comment décririez-vous le côté rebelle dans votre travail ?
La richesse que le break m’apporte crée un certain clash avec les attentes de la danse contemporaine. Par exemple, il y a beaucoup d’improvisation dans le break. C’est vital même. On ne fait pas deux fois le même mouvement. La danse contemporaine ne fonctionne pas de la même manière. Elle est régie par d’autres principes. L’improvisation y est plus étudiée. Ce contraste, je le vis. Ça crée des situations particulières, en répétition notamment. Du break, j’ai gardé une certaine nonchalance. J’ai gardé ce truc qui rend les choses un peu compliquées. Les chorégraphes aiment travailler avec moi, mais on me reproche mon côté indiscipliné, pas assez concentré. Le côté rebelle que j’ai, ce n’est pas de dire fuck au chorégraphe. C’est d’être fondamentalement nourri par l’impro du break, de l’utiliser comme un jeu et un moteur, jusque dans les répétitions très cadrées de la danse contemporaine. Ça crée un choc dans les façons de faire, un choc de langage, mais c’est une richesse.Venant du break dance, est-ce qu’on peut dire que vous êtes moins « formaté » qu’un danseur dont le parcours est plus traditionnel ?
Par rapport à des danseurs pros qui ont étudié la danse contemporaine, il me faut plus de temps pour réaliser des mouvements, mais mon bagage m’amène à être moins formaté, oui. Ça peut être frustrant pour moi, mais c’est aussi une immense liberté que j’ai. Les danseurs pros ont suivi un enseignement, passé des examens, des auditions, ils ont été notés. Le système de notes, ça n’existe pas dans le break. C’est comme quand j’allais à l’école de dessin et qu’à côté, je faisais du graffiti. J’étais coté par mes profs pour mes dessins et j’avais du mal à comprendre. Dans le break, ce qui donne de la valeur à ce que tu fais, c’est avant tout ton propre ressenti, le fait qu’à un moment donné, tu te sentes prêt à évoluer dans le cercle, à rentrer dedans. Ça peut sembler prétentieux, mais dire qu’on a son propre style, c’est indispensable dans le break. Dans le break, tu entres dans le cercle et là, tu assures ou pas. Si tu n’assures pas, on te le fait sentir, mais ce qui donne de la valeur à ce que tu fais, ce n’est pas une cote, c’est le geste, c’est l’entrée dans le cercle. C’est une liberté immense et c’est avec ce moteur que je fais de la danse contemporaine.

Le break dance serait-il par excellence, rebelle ?
Je fais le lien entre le côté rebelle et le côté marginal. Tant qu’on considère le break comme une danse en marge, il porte un côté rebelle. A la fois, le break a une vraie place et il est marginal. C’est une danse relativement jeune. Le break a quelque chose comme 36 ou 37 ans. Il n’y a pas eu de travail sur le vocabulaire chorégraphique pour la scène. Le break a une vraie signature, mais sur scène, elle perd sa force. Et puis le break, on n’en fait pas un métier. Il n’y a pas d’école et physiquement, c’est extrêmement dur. A 22, 23 ans, un breaker est au sommet, mais difficile de continuer au-delà de 26 ans car le corps ne suit plus. Souvent les breakers, aussi talentueux qu’ils soient arrêtent pour trouver un travail. Si on veut persévérer, faire de la danse son métier, il faut remettre en question son statut de breaker. Moi, j’ai l’occasion d’en vivre, par le biais de la danse contemporaine et aujourd’hui, je considère chaque création à laquelle je collabore, chaque rencontre avec un chorégraphe comme une école.
Ce qui est dommage, c’est que peu de chorégraphes utilisent les breakers dans ce qu’ils ont de plus riches à apporter. Beaucoup tentent d’esthétiser le break, or ça revient à tenter d’esthétiser l’inesthétisable ! C’est comme s’ils essayaient de cuisiner à base d’aliments qu’ils ne connaissent pas, or la richesse, elle vient du décalage, de la rencontre avec la marge. Il ne s’agit pas d’essayer de la transformer. C’est ce que les grands chorégraphes parviennent à faire. J’ai eu la chance d’en rencontrer plusieurs, comme Fatou Traoré qui a su combiner la liberté du break dance avec le free jazz.
Et à l’inverse, comment la danse contemporaine est-elle perçue par les breakers ?
Dans ma génération, pas mal de breakers voyaient d’un mauvais œil, la transition vers la danse contemporaine. Pas mal de clichés circulaient. On pensait que la danse contemporaine, ça consistait à se jeter par terre. Ça nous paraissait facile. Ce n’était bien sûr qu’une vision caricaturale. Je me suis vite rendu compte que ce qui nous semblait simple était en fait beaucoup plus compliqué. J’ai eu la chance de rencontrer des chorégraphes qui m’ont guidé dans le travail au niveau spatial. J’ai aussi beaucoup appris par la curiosité qu’a suscitée en moi l’approche du travail au sol en danse contemporaine. Le travail au sol est fondamental pour le break, mais il est très important aussi dans la danse contemporaine. Les gestes, les mouvements sont différents. Cet apprentissage a été très motivant. Celui du jeu sur les variations aussi. Dans le break, il y a d’innombrables mouvements, tous très bons, mais pour en faire un spectacle, il faut parvenir à remuer les codes. A l’inverse, la danse contemporaine parvient à créer une immense richesse dans la variation sur un, deux ou trois mouvements. Le travail de Rosas en est un excellent exemple.
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Propos reccueillis par l’équipe Creative Mornings / Liège
