
En prévision de notre conférence avec Véronique Grenier prévue le 31 janvier 2014, nous lui avons posé quelques questions à propos de l’enfance.
Leading up to Véronique’s talk on January 31st, we asked her a few questions about our monthly theme “Childhood”.
En quelques mots, pouvez-vous nous raconter comment vous en êtes arrivée à créer « les p’tits pis moé »? J’avais compulsivement le besoin de narrer le quotidien des p’tits, sur les réseaux sociaux. Souvent, c’était soit parce que je riais toute seule de ce qui venait de se produire et que je me disais qu’on pourrait rire « en tas » si je partageais l’événement avec mes « ami(e)s ». Parfois, c’était parce que j’avais besoin d’une voie détournée pour crier. Notamment quand les événements impliquaient du stuff de corps… Catharsis, je dis souvent. Il y avait une réponse très positive, sur les réseaux sociaux. « Ça » faisait rire, réfléchir. Autant des gens avec des enfants que sans enfant. Une amie, Catherine Laporte, directrice artistique, ancienne de chez Sid Lee Montréal et Amsterdam, et illustratrice, me répétait souvent « qu’il fallait faire de quoi avec ça » et on a fini par « faire de quoi ». Elle a envoyé quelques anecdotes à Julien de Preux, illustrateur habitant à Genève. Il est tombé en amour avec mes affaires, suis tombée en amour avec les siennes. Catherine a mis tout ça ensemble et en fait du beau. Et Les p’tits pis moé est devenu une chose.
Étiez-vous un enfant “créatif” ? Quelle est la première chose que vous vous rappelez avoir créé ? J’étais surtout du type « cause », du type empathique, du type à répondre au « Mange toute ton assiette because les enfants en Éthiopie – c’tait là, la famine dans les années 80 » par une collecte de bouffe sur ma rue. J’ai toujours été « en projet ». En grands projets, même. J’aimais les histoires, les mots, les livres, évidemment. Vers l’âge de trois ou quatre ans, je m’étais inventée un genre d’alphabet pour « écrire ». Je n’ai jamais cessé, depuis. Toujours religieusement tenu des journaux intimes. Toujours eu ce besoin de me sortir de la tête ce qui y traînait. La première chose que j’ai créée, donc, ce sont des histoires. La première parlait de mon chien, me semble.
Est-ce que vos enfants vous posent parfois des questions de nature philosophique ? Oui. Comme la plupart des enfants, j’imagine. Dès qu’ils disent « pourquoi? », ils sont dans le philosophique. Les miens, parce que j’ai eu la bonne idée de les considérer comme des interlocuteurs de valeur, aiment beaucoup l’utiliser en lien avec l’autorité. Leçon à en tirer : c’est fatiguant. Star Wars a été une source intarissable de questions sur le Bien et le Mal. J’ai vraiment de la difficulté à faire des réponses « simples ». J’use beaucoup du « c’est selon ». La première fois que le Fils a dit « J’pense que », j’ai eu une attaque de keke chose. Je trouvais ça tellement énorme, cette marque de vie de l’esprit. Ça m’a fait le même effet lorsqu’il a utilisé « peut-être que… » ou « tantôt, je réfléchissais à… ».
Comment est-on à la fois mère et philosophe ? Je ne sais pas trop. J’en suis encore à essayer de concilier maternité et exigences intellectuelles. C’est que des p’tits, surtout quand ils sont très p’tits, ça prend de la place. Toute la place. Surtout dans la tête. Et la relation maternelle, les premières années (je ne tiens pas tant à savoir si ça perdure), c’est essentiellement une question d’abnégation, d’oubli de soi au plein profit de la progéniture. Qui a des besoins. Constants. Cela fait que. Les concepts, ce qui a besoin de temps pour être pensé, pesé, ça prend un peu le bord, un moment. Il reste le sens profond des choses, ou son inverse en ce qui me concerne, qui se mesure à chaque instant. Je crois que mes penchants naturels au doute, au questionnement, au voir plus loin que l’évidence m’ont notamment conduite à me sentir aliénée par cette réalité pour laquelle on peut difficilement être préparée. Ceci dit. Ces mêmes penchants combinés à la curiosité, un sens encore présent de l’émerveillement, un amour pour les objets mentaux m’ont permis d’être très attentive à l’imaginaire des p’tits, à souhaiter le stimuler, le partager, à leur apprendre des choses. Notamment à savoir se créer du gros fun à partir de rien. Le plus souvent possible.
Est-ce que cela complique les choses ? En ta’. Du moins, dans mon cas. C’est rarement simple. Depuis le moment même où j’ai songé à procréer. Le poids de la responsabilité. Voir toutes les implications de chaque geste. Me poser des questions innocentes et de vivre des dilemmes où il ne devrait pas y avoir a priori (on y fait-tu croire au Père Noël ou pas? On peux-tu les élever comme des humains pas juste comme des affaires genrées?). J’aurais aimé, parfois, me soumettre davantage à ce qui semble « aller de soi ». Mais peut-être que ça a enrichi beaucoup de choses aussi, que ça m’a permis d’être une maman un peu bizarre, mais très soucieuse du détail de leur vie.
Selon vous, les enfants sont-ils plus créatifs que les adultes ? Ce qui est certain, c’est qu’y gossent. Tout le temps. Ils ont moins de contraintes mentales, peut-être. Moins conscience ou peur du ridicule. Alors ils essaient. N’importe quoi avec tout, leur corps y compris. L’aspect « rationnel » étant in progress, ils ont moins conscience que des choses ne se peuvent pas. Du coup, un bonhomme peut avoir trois yeux, de la lave peut tomber du ciel. Donc oui, je les crois plus créatifs. Ils osent sans savoir que c’est ce qu’ils font. Ils sont tellement plus « en actes », sans le méta-regard qui fait questionner : s’ils veulent mettre du jaune, ils mettent du jaune. Pas de « ça va-tu être beau? ». Non.
Dans Émile ou De l’Éducation, Rousseau écrit : « La nature veut que les enfants soient enfants avant que d’être des hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre nous produirons des fruits précoces qui n’auront ni maturité ni saveur et ne tarderont pas à se corrompre; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. L’enfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres. Rien n’est moins pensé que d’y vouloir substituer les nôtres et j’aimerais autant exiger qu’un enfant eut cinq pieds de haut que du jugement à dix ans ». Croyez-vous que l’enfance contemporaine est « corrompue » de quelque manière ? Il importe de le rappeler : « L’enfant » tel qu’on le conçoit est une « découverte » moderne, on peut la dater au XVIIIe siècle. Il est souvent dit que nous n’avons jamais autant eu le souci de nos enfants, qu’ils n’ont jamais été autant au centre de tout, que depuis une cinquantaine d’années. Et l’histoire récente nous permet de constater que l’on investit en elle comme jamais. L’enfance contemporaine, malgré les limites qu’on lui voit souvent, bénéficie ainsi d’un immense espace. Beaucoup de choses lui sont spécifiquement adressées : littérature, des films, objets adaptées. Elle a des droits, aussi, ce qui n’a pas toujours été le cas.
Et au-delà de la critique mercantile, il peut être intéressant d’y voir peut-être un souci de construire et de préserver cet espace. L’enfance est glorifiée, en fait, « précieusée ». En ce sens, peut-être nous rapprochons-nous un peu, en fait, du point de vue rousseauiste. Certes, il y a la télé, les jeux vidéos, un « système » d’éducation (et je ne fais pas une équivalence entre les conséquences des jeux vidéos et du système d’éducation, là), mais je ne suis pas prête à dire que tout ça « corrompt » davantage que ce qui a pu précéder. Il me semble que l’enfance contemporaine, en Occident du moins, a cette chance de pouvoir juste-être.