
En prévision de notre conférence avec Sylvain David prévue le 28 février 2014, nous lui avons posé quelques questions à propos de la rébellion.
Leading up to Sylvain’s talk on January 31st, we asked him a few questions about our monthly theme “Rebel”.
Vous avez été guitariste d’un groupe punk, et narrez dans Faire violence une vie, qu’on devine antérieure, composée d’actes de délinquance et de courses-poursuites. Comment le lecteur doit-il réconcilier la réalité et la fiction dans le « cas Sylvain David » ?
Faire violence est composé d’images fortes qui me hantaient depuis l’adolescence. Il s’agit de scènes vécues (ou dont j’ai été témoin) qui ont pour point commun le vandalisme, l’agression, la radicalité. Le roman cherche à communiquer l’intensité de ces moments négatifs, les sensations extrêmes qu’ils permettaient.
Dans cette perspective, j’ai privilégié une narration à l’infinitif qui offre un effet d’immersion, plonge le lecteur directement dans l’action en cours : « Allumer la mèche et, immédiatement, lancer. Contre une paroi. Tintement sonore du verre. Nuage soudain de feu. Vivant, souple, agile. Aspiration goulue de l’espace par le brasier qui s’éveille. »
Si une telle approche permet de vivre l’événement (plutôt que de simplement le comprendre), elle risquait de mener à la production d’un mode d’emploi nihiliste. J’ai donc, par souci d’équilibre, inséré à même le récit quelques éléments de réflexion sur la violence radicale et sa finalité.
Le « vrai » Sylvain David, celui qu’on peut croiser aujourd’hui, correspond probablement à ce second point de vue, plus critique et plus distancié. L’expérience destroy demeure toutefois en filigrane : elle informe et infléchit le propos.
Votre conférence s’intitulera « Être contre… ». Lorsqu’on met de côté cette « violence ordinaire » et quotidienne de la rue, « contre » quoi s’élève-t-on en tant que citoyens contemporains ?
Mon titre, volontairement flou, se veut révélateur d’un état d’esprit.
L’expression « être contre », parfaitement compréhensible bien que dépourvue de complément, suggère que la posture oppositionnelle vaut aujourd’hui en elle-même, ne nécessite pas a priori d’objet contre laquelle s’exercer.
De même, l’absence de sujet, qui ne nuit pas non plus à la clarté immédiate du propos, insinue que ce serait l’antagonisme en soi qui constitue l’individu contemporain, lequel se définirait davantage par ses rejets et dégoûts que par ses convictions et croyances.
Cette ambiguïté ne va pas sans rappeler le « rebelle sans cause » popularisé par la contre-culture du dernier demi-siècle. Elle peut se résumer en une formule paradoxale : « je suis contre, donc je suis ».
Mais c’est là une réponse un peu cynique, qui ne tient pas forcément compte des dimensions spécifiquement politiques du phénomène.
On dirait parfois que l’insurrection est « à la mode », en témoignent des ouvrages comme « Indignez-vous » (Stéphane Hessel) ou « La Voie » (Edgar Morin). Pensez-vous que les intellectuels sont capables d’influencer ce qui se passe dans la rue ?
Les manifestations de masse, ici comme ailleurs, expriment davantage un ras-le-bol généralisé et un sentiment d’impuissance trop longtemps contenu qu’un programme cohérent, constructif.
L’étymologie du mot rebelle – du latin rebellis, « qui recommence la guerre » – est à cet égard révélatrice : il s’agit de reprendre les armes, de relancer un combat pourtant perdu.
Or, les soulèvements populaires à avoir eu lieu un peu partout ces dernières années ont en commun de s’opposer à des régimes mis conjointement en place au tournant des années 1980 : le néo-libéralisme et les intégrismes religieux.
L’idéalisme des années 1960 et 70, qui avait pourtant à l’époque été déclaré vaincu, si ce n’est nul et non avenu, semble ainsi refaire surface.
Dans un tel contexte, le rôle des intellectuels est double : 1) proposer des analyses approfondies de la situation ; et 2) offrir, dans la mesure du possible, des moyens de se sortir collectivement de l’impasse.
Vous avez consacré de nombreuses années à l’étude de Cioran, un auteur prolifique, et unique en son genre. Comment l’acte de « création » littéraire de Sylvain David s’inspire-t-il de cet auteur ?
Cioran est un auteur extrêmement pessimiste dont j’ai fini par connaître l’œuvre presque par cœur, ce qui n’est pas forcément une bonne chose dans la mesure où sa vision négative de l’existence en venait à influencer la moindre de mes pensées…
Cela dit, j’ai retenu au moins trois grands principes de ses écrits.
Tout d’abord, le sens de la vulgarisation. Les livres de Cioran, qui refusent tout jargon philosophique ou conceptuel, sont pourtant informés par une érudition massive, laquelle est synthétisée, traduite en une langue claire et imagée. Un savoir sur le monde est dès lors communiqué, mais de manière élégante, détournée.
Ensuite, le sens de la formule. Cioran est un auteur qui privilégie les formes brèves. Que ce soit dans le cadre de ses essais ou de ses recueils d’aphorismes, il réussit toujours à condenser sa pensée en une phrase choc, qui résume ce qui précède tout en poussant davantage à la réflexion.
Enfin, le jeu constant avec la contradiction. En dépit de ce que je viens de dire au sujet de la clarté et de la concision de son œuvre, Cioran joue constamment avec les affirmations vraies en elles-mêmes, mais incompatibles entre elles. (En d’autres mots, il dit souvent une chose et son contraire.) Un tel procédé suggère que la vérité est multiple, et que le défi du penseur est de tenir compte de ses diverses perspectives et manifestations.
Les réponses, parfois divergentes mais jamais fausses, que je viens de donner à vos questions témoignent d’ailleurs de mon intériorisation profonde de ce dernier principe…